Mustapha Belhadi, l’ABC du vivre ensemble

Voix posée et regard scintillant, Mustapha Belhadi fait partie de ces hommes dans la fleur de l’âge qui respire d’optimisme et de générosité, ces personnalités avec lesquelles on entre vite en confiance. « Mouss », comme beaucoup l’appellent, est un enfant d’Allonnes. Pour lui, avoir quitté la commune quelques courtes années, a été un déchirement. C’est pourquoi, sans hésiter, il a tout fait pour y revenir.

C’est en 1979, à l’âge d’un an, que Mustapha quitte le Maroc, afin de rejoindre, avec sa mère et ses deux grandes sœurs, son père, installé ici depuis de fort longues années déjà. Dans les années 60, son père, comme beaucoup de jeunes du Maghreb, a été appelé par « la France des Trente  glorieuses » pour servir l’industrie, en manque de main d’œuvre. La « force de travail magrébine » était alors très recherchée par le patronat. L’interminable séparation familiale, Mustapha ne l’aura donc pas vraiment connue. Toute sa jeunesse, il la passera à Allonnes, immeuble H, du quartier de Chaoué, au sein d’une famille enfin soudée.

La ville, une vraie cour de récréation

Son enfance à Allonnes ? Que du bonheur ! « Je garde l’image d’avoir eu énormément de camarades ». Et de se souvenir quand, après l’école, il jetait son cartable dans la chambre qu’il partageait avec ses deux frères cadets, avant de rejoindre ses copains. « La vie se déroulait dehors, la ville était une vraie cour de récréation, avec ses immeubles, son bois et sa campagne ». Etre enfant dans une ville à la campagne, « c’était des parties de cache-cache interminables ». Mais à 18 heures, Mustapha devait être rentré à la maison. Ses parents n’auraient pas toléré qu’il eut trainé dans les rues le soir.

A l’adolescence, naturellement les jeux de l’enfance s’évanouissent. « Ce serait faux de dire que la vie dans le quartier était idyllique à cet âge », se remémore Mustapha. Comme tout jeune qui se cherche, lui et les autres adolescents du quartier se sentaient obligés de « prouver qu’on était courageux, vaillant, fort, qu’on n’avait pas peur ». Plus tard, vers 16/17 ans, « on rejoignait les plus grands qui avaient investi quelques garages désaffectés, avec de vieux canapés, une sono… ». Les jeunes du quartier, très nombreux à l’époque et qui investissaient la rue, ne semblaient pas nuire aux adultes. Mustapha ne garde, en tout cas, aucun souvenir de réelles tensions.

A posteriori, lui qui a vécu de 25 à 28 ans en région parisienne – en fait, ses 4 années « d’infidélité » à Allonnes – le conforte dans ce sentiment « qu’on sait vivre ensemble à Allonnes ». « Non Allonnes, n’est pas une cité. Ça n’a rien à voir avec la banlieue parisienne où le béton écrase les gens, développe un mal-être chronique ».

Se bagarrer pour réussir

Néanmoins, pour Mostapha, comme la plupart des jeunes des villes populaires (d’autant plus quand on est issu de l’immigration), il lui aura fallu se « bagarrer » pour réussir dans la vie. « J’ai toujours cru en mon avenir, sûrement grâce à l’éducation stricte, mais juste, que m’ont inculquée mes parents », se confie t’il. Il aura eu un parcours scolaire exemplaire : BTS « technico commercial », puis CAP « agencement menuiserie » et concours d’éducateur.

Pourtant, sa famille sera frappée de plein fouet pour la flambée du chômage du milieu des années 80. C’est l’époque où les grosses industries ferment les unes après les autres. « Mon père fait partie de ces gens qui sont arrivés sans qualification pour leur force de travail, et qui ont été les premiers à être jetés sur le carreau ». Son père ne retrouvera jamais de travail, à l’exception de contrats aidés. « J’ai naturellement compris que mon père vivait très mal le chômage », mais « il est de ces personnages qui, par pudeur, ne vont rien montrer, afin que la famille soit préservée de ce mal-être ». « Ma mère était aussi très présente au sein du foyer », ajoute t’il.

Des parents qui l’ont donc protégé, qui croient en leur destin, en celui de leurs enfants, qui ont préservé leurs enfants de cette situation sociale difficile, c’est ce qui, selon Mustapha, l’aura fait avancer dans la vie. « Je n’ai pas le souvenir d’avoir manqué de quoi que ce soit quand j’étais enfant et adolescent, avec des parents qui n’étaient pas dans la plainte sur le confort matériel de base », se souvient-il.

Un vrai laboratoire de mixité

Avec le recul, lui qui a toujours connu dans sa jeunesse cette situation sociale précaire, se rend compte « que ses « parents ont vécu des moments difficiles, des sacrifices. Le 1er : l’exil, le 2ème : vivre de bric et de broc ». Et de se remémorer « d’aller aux Restos des cœurs avec mes parents pour la nourriture, à la salle de vente du Secours catholique pour les vêtements ». Cette situation semblait assez normale, « les parents des copains étaient dans la même situation, à l’exception de rares cas ». Malgré tout, Mustapha a toujours senti une certaine forme de mixité sociale dans le quartier « entre les Français « pures souches » arrivés des campagnes dans les années 60, les « Pieds noirs » et les Magrébins ».

Pour lui, « hier, comme aujourd’hui, Allonnes n’a jamais été un ghetto, contrairement aux cités de la région parisienne ». Mieux, pour lui, « Allonnes est un vrai laboratoire de mixité ». Pour lui, « les vagues d’immigration magrébine, les personnes en situation de handicap, accueillie en foyers d’hébergement, puis intégrer dans le logement ordinaire, font d’Allonnes un cas adipique ». « Je côtoie des gens à Allonnes, qui ont des revenus et qui n’envisagent pas de partir ».

Mais, de son point de vue, lui qui échange avec beaucoup d’Allonnais, «  actuellement, une frange importante de la population se paupérise grandement. Une situation que je ne voyais pas quand j’étais petit. Aujourd’hui, je trouve cela très flagrant. Ça l’est encore plus chez les anciens ».

L’intello du quartier

BTS « technico commercial » en poche, « l’intello du quartier », comme le surnommaient affectueusement ses copains, travaillera trois ans comme assistant commercial pour une entreprise mancelle. Ce métier ne lui convenait pas. Mustapha repris alors les études et obtint un CAP « menuiserie agencement ». Pendant 8 mois, il exercera le métier de menuisier chez un artisan, mais nouvelle désillusion. Lui qui voulait être ébéniste, se rend compte que ce métier n’existe plus vraiment. Décision pour lui est prise de devenir éducateur. Reçu brillamment au concours, l’emploi l’appelle en région parisienne pendant près de quatre ans.

« L’appel d’Allonnes se faisait présent. Il était vital pour moi de quitter la région parisienne. Je souhaitais retrouver ma famille, la fraternité allonnaise, sa campagne ». De retour à Allonnes, il est, depuis 2009, éducateur spécialisé pour adolescents, au sein d’un IME manceau de l’ADAPEI. A nouveau, sa vie est ici, « je n’ai pas le sentiment d’être dans l’urbain à Allonnes », décrit-il. Il s’installe rue Pierre Levegh.

L’engagement associatif

Les relations humaines qui lui tiennent tant à cœur, au-delà de sa famille, son être aimé qu’il a très récemment épousé, ses amis, ils les développent aussi sans compter dans l’engagement associatif.

Son engagement, il le doit à ses sœurs qui lui ont montré la voie dans l’Association pour la mémoire interculturelle (AMI). Il le doit aussi au Service municipal jeunesse, qui « a toujours encouragé les jeunes. Vous voulez faire quelque chose, nous disaient ses animateurs, et bien, on va vous accompagner, on va vous aider à trouver des fonds ». « Aussi, j’ai toujours eu envie d’être acteur, ne pas être un simple consommateur ».

Dés son retour à Allonnes, il reprend donc le chemin du milieu associatif. C’est l’aventure de « La Baraka Prod » qui commence, avec Youssef Ben Amar et le frère de Mustapha. Leur objectif : permettre à des artistes en devenir d’avoir les conditions de leur promotion, à l’aide notamment d’un studio. Ils s’intéressent plus particulièrement à la musique et la culture dites urbaines (reggae, Hip/Hop, rap), mais aussi à la musique traditionnelle. Ils organiseront notamment les « rencontres orientales » et le « Festival Crev’la dalle », dont la 4e édition s’est tenue il y a moins de deux semaines.

« M’engager uniquement pour moi, ça ne m’intéresse pas. Ce que je recherche, c’est parvenir à fédérer toute une équipe en vue de créer du lien ». Pari tenu. Mustapha, qui, il y a encore peu, était président de la Baraka Prod, et ses amis, ont de quoi être satisfaits de la réussite de leur entreprise. Parti à quelques uns il y a à peine quatre ans, ils sont aujourd’hui des dizaines à s’investir dans l’association, des centaines à participer à ses activités.

Mémoire de bloc

Pour Mustapha, le plus grand moment de son engagement à la Baraka Prod, c’est d’avoir monter le projet « Mémoire de bloc », autour de la destruction de l’immeuble H. Grand moment d’émotion artistique pour Mustapha, mais aussi émotion personnelle. « Cette barre a marqué mon enfance, c’était dans celle-ci que j’habitais ». En quelques semaines, l’équipe, avec le soutien de la ville et de Sarthe Habitat, investit l’immeuble avec des graffeurs, obtient le vidéo projecteur des Chimères du Mans, afin de projeter des images sur 200 m² de façade de l’immeuble. « Pour faire cela, on a aussi récolté des témoignages de nombreux habitants. » Cette expérience a encore indéniablement renforcé l’attachement de Mustapha pour Allonnes.

Avant de nous quitter, en guise de conclusion à notre échange, il souhaite nous faire part d’une réflexion que lui a faite récemment « un ancien » : « quand je suis à Allonnes, je passe mon temps à critiquer Allonnes, et quand je suis hors d’Allonnes, je passe mon temps à défendre Allonnes. Quand on sort d’Allonnes, on se rend compte du potentiel qu’il y a dans cette ville ».

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